106 000 pensions mal calculées, 1,1 milliard d’euros d’erreurs cumulées, une fiabilité en recul pour la 2e année : la Cour des comptes documente un système qui ne corrige pas ses propres défaillances.
Le 13 mai dernier, la Cour des comptes a publié sa certification annuelle des comptes de la Sécurité sociale. Pour la branche vieillesse, le verdict est sans détour : 1 pension nouvellement attribuée sur 9 comportait au moins une erreur de portée financière en 2025. C’était 1 sur 10 l’année précédente. La fiabilité se dégrade pour la 2e année consécutive.
L’impact cumulé sur la durée de vie des pensionnés concernés atteint 1,1 milliard d’euros, contre 900 millions en 2024. Rapporté aux 167,3 milliards de charges de prestations vieillesse, le chiffre peut sembler marginal. Il ne l’est pas pour les quelque 106 000 nouveaux retraités dont la pension a été mal calculée cette année. Ce qui rend ce constat préoccupant, ce n’est pas tant le taux d’erreur que l’asymétrie qu’il révèle.
Un système qui ne corrige pas d’office ses propres erreurs
La loi ESSOC de 2018 a instauré un « droit à l’erreur » pour les citoyens face à l’administration : quiconque se trompe de bonne foi dans une déclaration ne peut être sanctionné s’il rectifie spontanément. Le principe est juste. Mais il ne fonctionne que dans un sens. Quand c’est l’administration qui se trompe dans le calcul d’une pension, aucun mécanisme symétrique n’oblige à la détection ni à la correction proactive de l’erreur.
La Cour le documente : plus de la moitié des erreurs définitives proviennent de données de carrière absentes ou incorrectes. Un employeur disparu, une période à l’étranger mal intégrée, un service militaire non comptabilisé. Quand une donnée manque, le système ne la cherche pas. Il calcule sans, et le résultat est mécaniquement une pension plus basse.
Les erreurs, comme l’attestent plusieurs travaux parlementaires, jouent majoritairement en défaveur de l’assuré. La position par défaut du système n’est pas le trop-versé, c’est le sous-paiement.
La CNAV ne corrige pas d’elle-même. Elle attend que l’assuré détecte l’anomalie, rassemble les justificatifs et dépose une réclamation. Plus l’erreur remonte dans le temps, plus la preuve devient introuvable. Et plus le retraité est âgé ou isolé, moins il est en mesure de contester.
Le cas de la réversion illustre cette mécanique. Le taux d’erreur y atteint 11,5%, contre 7,1% sur les droits propres. Les pensions de réversion, versées aux conjoints survivants, impliquent le croisement de deux carrières et de données provenant de régimes différents. La complexité multiplie les failles, et ce sont les veuves et les veufs qui en supportent le coût. Fin novembre 2025, 1,5 million de majorations de réversion restaient en attente de calcul. 700 000 majorations de minimum contributif étaient dans la même file. Au total, 2,2 millions de droits complémentaires attendaient d’être liquidés.
Les travailleurs indépendants constituent un autre angle mort. Leur carrière, fractionnée entre plusieurs statuts et caisses, échappe souvent au croisement automatique des fichiers. La Cour elle-même reconnaît que la fiabilité des données de carrière varie considérablement selon le régime d’affiliation. Un artisan devenu salarié puis auto-entrepreneur cumule trois interlocuteurs qui ne se parlent pas toujours.
1,1 milliard d’euros, et un contrat social qui s’inverse
Le taux d’erreur sur les révisions de droits (le recalcul de pensions existantes) a lui aussi progressé : 14,8% en 2025, contre 13,3% en 2024. Quand le système dispose d’une seconde occasion de corriger le tir, il se trompe plus souvent qu’avant.
L’allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA) présente le même schéma. Son taux d’erreur sur les droits propres a atteint 9,9 % en 2025. Ce sont les retraités les plus modestes, ceux dont la pension est si faible qu’elle doit être complétée par un minimum de solidarité, qui subissent un calcul erroné dans 1 cas sur 10. Le filet de sécurité lui-même est troué.
Parmi les 956 280 pensions attribuées en 2025, environ 106 000 comportent donc une erreur financière. La majorité de ces retraités ne le sauront jamais. Ils organiseront leur budget autour d’un montant légèrement inférieur à leurs droits réels, sans soupçonner que le système a commis une erreur en leur défaveur.
Il ne s’agit pas d’un accident de parcours. C’est le produit d’un sous-investissement structurel dans la qualité des données de carrière, dont le coût est reporté sur ceux que le système est censé protéger. D’autres pays ont mis en place des mécanismes de détection proactive. En Suède, chaque assuré reçoit chaque année un relevé détaillé de ses droits acquis, accompagné d’une simulation de pension. Aux Pays-Bas, un registre centralisé unifie les données de tous les régimes et signale les incohérences avant la liquidation. En France, c’est au salarié de vérifier son relevé de carrière, au retraité de contester son calcul, et aux deux de prouver que la machine s’est trompée.
La Cour certifie ces 167,3 milliards d’euros de prestations « avec réserve », pour la 2e année consécutive. Dans le langage de la Cour, cela signifie que les comptes ne donnent pas une image fidèle de la réalité des dépenses. Le message implicite est limpide : cotisez pendant 43 ans, puis vérifiez les calculs vous-même.


