5 500 transactions et 1,5 Md€ en 2025, +25% depuis 2020 quand le classique chute de 18% : le viager passe du statut de niche à celui d’amortisseur structurel du marché immobilier français.

Le marché immobilier français vit depuis 2022 une séquence inédite. Taux des crédits remontés à 3,35% sur 20 ans en mai 2026, capacité d’emprunt en recul de 18% en quatre ans, volumes de transactions tombés à 921 000 sur douze mois glissants contre un pic de 1,07 million en 2021. Le diagnostic est unanime : la machine s’est grippée par le haut. Or à l’intérieur de ce marché paralysé, un segment historiquement marginal poursuit sa progression à contre-courant : le viager.

Un segment qui croît quand le reste recule

Selon l’Observatoire Viagimmo, le viager a totalisé 5 500 transactions en 2025 pour un volume d’affaires de 1,5 milliard d’euros. La croissance cumulée depuis 2020 atteint 25%, à comparer avec une chute de 18% des transactions classiques sur la même période. Pour la première fois, un segment marginal de l’immobilier français évolue dans la direction opposée du marché principal. Ce n’est pas un accident de cycle : c’est le signe qu’un mécanisme structurel est en train de se mettre en place.

Les projections du secteur convergent vers 15 000 à 18 000 transactions annuelles d’ici 2035, pour un volume d’affaires de 3,5 à 4,2 milliards d’euros. À ce niveau, le viager ne représente plus un segment résiduel mais une véritable composante du marché résidentiel français, avec une part de marché passant d’environ 1,2% aujourd’hui à 3-4% à l’horizon dix ans.

La contraction du crédit comme accélérateur

La mécanique d’adoption tient en trois chiffres. D’abord, 35% des demandes de crédit immobilier sont refusées en 2026 contre 27% en 2022. Ensuite, la capacité d’emprunt maximale d’un ménage type a chuté de 250 000 à 205 000 euros sur la même période. Enfin, 38% des acquéreurs déboutés par leur banque se sont tournés vers le viager comme solution de substitution en 2025-2026.

Pour l’investisseur, le calcul économique est désormais favorable. Le viager offre une décote de 30 à 50% sur la valeur vénale du bien (45% à 75 ans, 52% à 80 ans), un rendement annuel observé entre 6 et 9%, et l’absence de financement bancaire obligatoire : 70% des acquéreurs financent leur achat sans prêt immobilier. Sur le marché classique, ces conditions n’existent simplement pas.

Pour le vendeur, la proposition est tout aussi nette. Un bouquet initial moyen de 58 431€ versé à la signature, une rente mensuelle de 554€, le maintien dans le logement pour 83% des transactions, et un abattement fiscal de 70% sur la fraction imposable de la rente pour les crédirentiers de plus de 70 ans. La hausse moyenne du revenu mensuel constatée s’élève à 27% par rapport à la situation antérieure.

La démographie comme moteur de fond

Le contexte démographique français rend ce mouvement structurel. La France compte 19 millions de personnes de plus de 60 ans en 2025, soit 27,8% de la population. Parmi elles, 11,5 millions sont propriétaires de leur résidence principale. Mais 28% seulement disposent d’héritiers directs, et 4,7 millions vivent avec moins de 1 200€ par mois. La proportion de seniors sans descendance devrait passer de 18% en 2025 à 25% en 2040 selon les projections de l’INSEE, conséquence directe de la baisse de la fécondité observée depuis les années 1980.

Cette configuration crée un alignement d’intérêts inédit. D’un côté, plusieurs millions de propriétaires âgés avec un patrimoine immobilier illiquide, des héritiers absents ou éloignés, et des revenus de retraite insuffisants. De l’autre, une génération d’acquéreurs jeunes confrontée à un mur du crédit bancaire et à une difficulté croissante d’accéder à la propriété par les canaux classiques. Le viager fait pont entre les deux.

L’institutionnalisation marque un tournant

L’arrivée d’acteurs financiers structurés sur ce marché modifie en profondeur sa perception. La Caisse des Dépôts pilote depuis 2024 un programme de viager intermédié qui mutualise le risque de longévité pour les vendeurs. Le fonds Certivia, soutenu notamment par Tikehau Capital, achète directement des biens en viager pour le compte d’investisseurs institutionnels. Plusieurs SCI et fonds spécialisés se positionnent sur le segment.

Côté agences, des réseaux comme Viagimmo, Univers Viager, Renouveau Bail ou Cogeviag structurent une offre professionnalisée, avec des standards de calcul (barème Daubry 2024-2025, tables INSEE 2024) qui rapprochent le viager d’un produit financier normé. Sur les marchés régionaux, des agences indépendantes se spécialisent : à Montpellier par exemple, Alpaca Immobilier propose un service viager structuré sur la couronne nord de la métropole, avec estimation et coordination notariale dédiées. Cette densification de l’offre à l’échelle locale est probablement aussi importante que l’arrivée des fonds : c’est elle qui rend le viager accessible au-delà des grands centres financiers.

Trois conditions pour le passage à l’échelle

Trois verrous restent à lever pour que le viager passe du statut d’amortisseur de marché à celui de norme. Premièrement, le tabou culturel : le viager reste perçu en France comme un pari sur la vie hérité d’une lecture morale qui ignore la mécanique financière réelle du produit. La pédagogie est insuffisante, y compris auprès des notaires généralistes et des conseillers en patrimoine. Deuxièmement, la standardisation des contrats : les variations dans les clauses (révision de rente, sortie anticipée, transmission) entretiennent une perception d’opacité qui dissuade les acquéreurs néophytes. Troisièmement, l’absence de marché secondaire : un acquéreur ne peut aujourd’hui pas revendre facilement sa créance viagère, ce qui plombe la liquidité globale du segment.

Ces trois verrous ne sont pas insolubles. Le premier relève de l’éducation financière, et la médiatisation croissante du sujet par les acteurs institutionnels y contribue. Les deuxième et troisième appellent une intervention plus structurée, probablement à travers l’adoption de contrats-types par les chambres notariales et la création progressive d’un marché de cession des créances viagères, sur le modèle de ce qui existe au Royaume-Uni avec les equity release et leur marché secondaire actif.

Le viager ne réglera pas seul la paralysie du marché immobilier français. Mais il dispose d’un avantage structurel qui manque aux autres solutions évoquées (PTZ, BRS, primo-accession aidée) : il ne dépend pas du crédit bancaire et ne consomme pas d’argent public. Dans un contexte où l’État réduit ses marges budgétaires et où les banques resserrent leurs critères, c’est probablement la solution la plus discrètement puissante. À condition de cesser de la regarder comme une curiosité morale pour la traiter comme ce qu’elle est devenue : un produit financier structuré qui répond à un blocage économique réel.

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