353 milliards épargnés en 2025, 1 200 milliards rémunérés sous l’inflation, 600 milliards à 0 % sur des comptes courants : l’épargne française fond en silence.
Le chiffre est vertigineux. En 2025, les ménages français ont épargné 353 milliards d’euros, selon un document de la Fédération bancaire française révélé par Les Echos. C’est l’équivalent des trois quarts du budget annuel de l’État. La France affiche l’un des taux d’épargne les plus élevés de la zone euro (environ 18% du revenu disponible brut, contre 13% en moyenne dans la zone). Et pourtant, une part considérable de cette épargne perd de la valeur chaque jour, sans que personne ne l’affiche.
Plus de 1 200 milliards rémunérés en dessous de l’inflation
Le mécanisme est arithmétique. Le Livret A, placement le plus répandu du pays (58 millions de livrets, 445,2 milliards d’encours en avril 2026), rapporte 1,5% depuis février 2025. L’inflation s’établit à 2,4% en mai 2026 selon l’Insee. Le rendement réel est donc négatif de 0,9 point. Sur un Livret A au plafond (22 950 euros), cela représente 207 euros de pouvoir d’achat perdu en un an.
Le LDDS suit la même logique, au même taux, pour 165 milliards supplémentaires. Ensemble, les deux produits totalisent 610,3 milliards d’euros rémunérés en dessous de l’inflation. En parallèle, près de 600 milliards d’euros restent sur des comptes courants à 0 % de rémunération. À 2,4% d’inflation, cette masse perd 14,4 milliards d’euros de pouvoir d’achat par an. En additionnant livrets réglementés et comptes courants, plus de 1 200 milliards d’euros d’épargne française sont aujourd’hui en rendement réel négatif.
Seul le LEP (2,5%, accessible sous conditions de revenus) résiste encore. Ses 12 millions de détenteurs fin 2025 sont près du double d’il y a quatre ans. Mais 39% des LEP affichent déjà un encours au plafond de 10 000 euros, et représentent 62% de l’encours global. L’enveloppe est saturée pour beaucoup.
Les flux basculent, lentement
L’analyse des flux publiée sur adcf.org à partir des données de la Fédération bancaire française montre un basculement en cours. Au premier trimestre 2026, les livrets réglementés ont enregistré 10,3 milliards d’euros de décollecte nette, contre 6,2 milliards au trimestre précédent. L’accélération est nette.
Dans le même temps, l’assurance-vie a capté 18,3 milliards de cotisations en mars 2026, en hausse de 17% sur un an. L’encours total atteint 2 115 milliards d’euros. Les unités de compte, supports investis en produits financiers, captent une part croissante : +11,1 milliards au T1 2026, après +8,2 milliards au T4 2025. Les assureurs conditionnent désormais les taux bonifiés sur les fonds euros (autour de 3,5% pour les meilleurs contrats) à un pourcentage minimum en UC, ce qui pousse mécaniquement les épargnants vers davantage de risque.
Le PEA suit la même trajectoire : 126,5 milliards d’encours fin 2025 (+10,9% sur un an), 246 139 nouveaux comptes ouverts. L’accès via des plateformes en ligne et l’exonération d’impôt sur le revenu après cinq ans de détention accélèrent sa démocratisation.
Le rendement réel n’existe nulle part dans l’information bancaire
Ce qui frappe dans ces données, ce n’est pas que les Français épargnent mal. C’est qu’ils épargnent massivement dans des enveloppes qui ne remplissent plus leur fonction de protection du pouvoir d’achat, et que rien dans l’information qui leur est fournie ne le signale.
Aucun relevé bancaire ne mentionne le rendement réel, c’est-à-dire le rendement après inflation. L’épargnant voit « +1,5 % » sur son Livret A et en déduit que son argent progresse. La Direction générale du Trésor note pourtant que 9 euros sur 10 de patrimoine financier des ménages sont orientés vers l’économie réelle (fonds propres, dette, crédit). L’argent travaille, mais pas au bénéfice de celui qui l’a déposé.
353 milliards d’euros épargnés en un an. L’effort est considérable. Mais tant que le rendement réel n’apparaîtra pas à côté du rendement nominal sur chaque relevé d’épargne, des centaines de milliards resteront dans des enveloppes dont la seule garantie est de ne pas perdre en valeur faciale, tout en perdant en valeur réelle. Le paradoxe d’un pays qui épargne trop pour gagner trop peu.

